မဂႆလာပၝ (mingalaba : bonjour)

A deux heures de vol de Singapour, nous atterrissons à Yangon, Myanmar (ex-Birmanie). Bien que proche géographiquement, dans les faits rien ne peut séparer plus ces deux villes. A peine arrivés, nous prenons de plein fouet la réalité de ce pays insaisissable.

L’air chaud et lourd a remplacé la climatisation omniprésente. Un pied hors de l’aéroport, et nous sommes assaillis par les chauffeurs de taxi. Sans avoir le temps de comprendre l’écriture birmane si particulière ou son étrange monnaie (le kyat), nous avons été emmenés par deux chauffeurs, direction le centre-ville, où nous espérons trouver une Guest House pour la nuit.

Première surprise, presque toutes les voitures ont le volant à droite, et la conduite se fait… également à droite ! Nous apprenons assez vite qu’il ne s’agit pas d’une erreur. En effet, en 1974 le dictateur Ne Win a décidé du jour au lendemain de changer de sens à la circulation sous les conseils de son astrologue. La droite, selon ce dernier, devait lui porter chance. Cela donne aujourd’hui lieu à une situation absurde. La majorité des voitures viennent en effet du Japon, et conservent leur volant à droite. Mieux vaut faire confiance aux chauffeurs de taxi !

1_IMG_1533En Birmanie, il est très fréquent de voir les bus décorés d’encens et de fleurs. Rassurant ou inquiétant ? (Photo © Christophe Nanjo)

En chemin, nous regardons le paysage, et nous profitons de l’heure de trajet pour avoir des explications du chauffeur et lire quelques informations sur Yangon :

Yangon (ou Rangoun) est l’ancienne capitale du Myanmar destituée en 2005. Capitale économique et plus grande ville du pays, elle compte aujourd’hui près de 6 millions d’habitants pour une densité de 7500 habitants au km², contre 900 000 habitants pour la nouvelle capitale Napyidaw. La population de Yangon a été multipliée par 5 au cours des 3 dernières décennies.

Depuis les élections de 2010, le prix de foncier a explosé. Des investisseurs locaux et étrangers souhaitent placer des capitaux dans cette ville commerciale. Malgré tout, le reste des habitants de la ville vit dans une situation de stagnation économique. Des logements très pauvres voire insalubres sont coutumiers ici. En 2013, un plan d’aide au développement a été lancé à Yangon avec l’appui de l’agence japonaise JICA. Cette dernière a proposé la mise en place de 103 projets prioritaires au comité de développement de la ville de Yangon.

myanmar--birmanie-_2Carte de Birmanie et trajet effectué lors de notre séjour

Le trajet en taxi est terminé, nous voilà en ville. Après avoir remercié notre chauffeur ေက်းဇူးတန္ပါတယ္။ (cèzù tinbadeh), nous nous frayons un chemin à travers les voitures, puis les étals de mohinga. Ici, on se retrouve mêlés à la foule. Les hommes portent des longyi (semblable au sarong malaisien), et les femmes des htamein colorés. Leurs visages sont peints du caractéristique thanaka birman (pâte cosmétique issue d’un arbre). Assis sur des chaises en plastiques, des vieillards nous regardent passer intrigués tout en fumant leur cheroot. Partout, du bruit, de l’agitation, de la vie. Avec tant de désordre et d’effervescence, nous nous disons que l’on est alors loin de la devise du pays :

« Le bonheur se trouve dans une vie harmonieusement disciplinée ».

3_IMG_6298Le bonheur ne se trouverait-il pas dans une vie harmonieusement indisciplinée ?

Tandis que l’on marche, certains d’entre nous se questionnent. Beaucoup de gens, des hommes, crachent dans la rue ce qui s’apparente à du sang. Une mauvaise santé, une mauvaise hygiène ? Non, il s’agit simplement de la couleur issue du paan, chique malaisienne. Elle est réalisée à partir de la feuille de bétel, sur laquelle on étale une pâte à base d’huile épicée ou sucrée et que l’on saupoudre de copeaux de noix d’arec. Le coup de fouet est garanti… mais ses consommateurs en portent les traces : langue rouge et dents noires. On comprend alors assez vite que si les rues et les trottoirs sont rouges, c’est à cause de cette coutume.

4_Ryan DescoteauPréparation traditionnelle du « bétel » (Photo © Ryan Descoteau)

Yangon nous apparait comme la ville des oxymores. Ici, tout est à la fois attraction et répulsion. A Singapour, tout était lisse, aseptisé et froid. A Yangon, tout est coloré, sale, mais d’une étrange façon accueillant. Nous flânons, puis déposons nos sacs pour notre première nuit en Birmanie. A l’instar d’une mosquée, la pagode près de notre Guest House diffuse 24h/24 des prières et textes sacrés. Cette nuit – écourtée par les prières et la chaleur – est notre premier contact avec l’omniprésence de la religion dans la vie birmane.

5_IMG_6332Arrivée à Yangon : notre vue sur la ville

Le lendemain, nous découvrons la ville. Tout d’abord, à travers le marché. C’est pour nous le meilleur moyen de connaître les coutumes, spécialités culinaires et vestimentaires ! L’impression d’un paradoxe omniprésent se confirme. Yangon est à la fois fascinant et repoussant. Ici tout est traditionnel, mais sans être fermé. Simple, mais extrêmement complexe. Etrange, mais curieusement attirant.

Où que l’on aille, les birmans nous sourient. Ici, nous sommes tout autant spectateurs qu’objet d’intérêt. Ceux qui parlent quelques mots d’anglais nous demandent d’où l’on vient, ce que l’on fait là. Nous ressentons une fierté de la part de ces gens à nous faire découvrir leur culture. Cette impression se prolongera durant tout le séjour. La Birmanie est un pays qui se découvre et s’apprécie à travers ses habitants.

Un marché dans Yangon, lieu de vie et d’échange. (Photo © Christophe Nanjo)

Dans Letters from the East, Rudyard Kipling écrit en 1898 :

« Alors, un mystère doré se dressa à l’horizon, campé sur un tertre verdoyant, une pure merveille, qui scintillait sous le soleil et dont la forme n’était ni celle d’un dôme musulman, ni celle d’une flèche de temple hindou… « Voici la vénérable Shwé Dagon’, m’expliqua mon guide, tandis que le dôme doré proclamait « Voici la Birmanie, un pays qui est différent de tout ce que tu connais ». »

De nos jours, la pagode de Shwedagon n’est plus perdue dans un cadre de verdure, mais est toujours aussi impressionnante. Le stupa doré de cette pagode, que l’on dit vieille de 2500 ans est un chef d’œuvre d’architecture bouddhique. Véritable emblème national, cet édifice est un symbole culturel très fort pour tous les habitants de Yangon, et un point de ralliement du mouvement pro-démocratique. En birman, shwe signifie or et dagon, 3 collines.

Nous arrivons par le sud. Un immense zaungdan (escalier couvert) est gardé par deux créatures mythologiques. 104 marches plus tard, nous enlevons nos chaussures, signe de respect impératif avant de pénétrer dans une pagode, couvrons nos épaules, et rentrons.

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Détail de la pagode Shwedagon (dessins personnels)

Le joyau de la ville s’offre à nous. La pagode dorée gigantesque nous éblouit par sa taille et son éclat. Alors qu’en dehors tout est si sale et bruyant, ici, le calme et la beauté règnent. L’édifice est vénéré pour renfermer les reliques du Bouddha historique Gautama ainsi que 3 de ses prédécesseurs, sur la colline sacrée de Singuttara. Celle-ci, dominant le lac Kandawgyi, s’étend sur près de 46 hectares.

Il s’agit sans conteste de l’un des lieux les plus saints de Birmanie.

8_IMG_6318Le stupa doré de la pagode

Un gentleman en Asie (1930) Somerset Maugham :

« Shwe Dagon s’élevait superbement, scintillait de son or, pareil à un espoir soudain dans les ténèbres de l’âme dont parlent les mystiques, scintillant à travers le brouillard de cette ville prospère ».

Le stûpa principal est haut de 98 mètres, et recouvert de plaques d’or. Il est cerné par 64 pagodons, ainsi que 4 temples situés aux points cardinaux. En son sommet, on retrouve un hti, sorte d’ombrelle dorée à laquelle sont accrochées 1065 clochettes d’or et 420 d’argent. On peut également apercevoir une girouette ornée de pierres précieuses.

Cette pagode est un lieu de culte relatif au bouddhisme theravada, majoritaire en Birmanie. On y trouve de nombreux moines et nonnes venus de toute la région. Certains d’entre eux nous saluent. Nous discutons avec d’autres. Les bonzes, bien qu’occupant un statut particulier dans la société birmane, sont accessibles et aiment partager avec les étrangers. Au pied d’un temple, je discute en français avec un moine, très heureux de me montrer quelques détails d’architecture.

La visite de cette pagode se fait lentement, dans le sens des aiguilles d’une montre. Nous apprécions l’ambiance détendue qui y règne, ainsi que la mixité sociale qui ne semble pas poser de problème. Nous nous posons néanmoins la question de l’argent dépensé dans tant d’édifices bouddhiques, alors que dehors la pauvreté est partout. Les birmans viennent déposer leurs maigres économies en offrande. Devant tant d’or et d’exubérance, nous sommes loin des préceptes ascétiques du bouddhisme traditionnel.

9_IMG_6328Une sieste ou une séance de méditation ?

Après deux jours à Yangon, nous partons de la ville, pour nous enfoncer dans les terres. La suite du voyage, ici.

 QUELQUES CLEFS POUR COMPRENDRE LA BIRMANIE :

La Birmanie est une région encore assez méconnue pour de nombreux occidentaux, à la différence d’autres pays d’Asie du Sud Est. Il s’agit d’une ancienne colonie britannique, puis japonaise. Le pays acquiert son indépendance à la fin de la seconde guerre mondiale. En 1962, un régime autoritaire est mis en place sous l’impulsion du coup d’Etat militaire du général Ne Win. Ce dernier restera au pouvoir pendant 26 ans.

Encore aujourd’hui, la politique est un enjeu majeur dans le pays, qui a subi pendant près de 50 ans un régime dictatorial. Actuellement, la Birmanie progresse vers la liberté et la démocratie, sous l’impulsion du leader Aung San Suu Kyi (Prix nobel de la paix et opposante birmane au régime).

Faire un résumé de l’histoire politique de ce pays s’avère assez complexe. Si vous voulez comprendre un peu plus la réalité actuelle et aberrante du pays, je vous invite à regarder la vidéo « Birmanie : la dictature de l’absurde » réalisée par Gaël Bordier et Tristan Mendès-France :

http://www.happy-world.com/fr/

Le pays s’ouvre depuis maintenant quelques années, alors que la Ligue Nationale pour la Démocratie a mis fin à l’appel au boycott touristique lancé en 1995. Les touristes sont de plus en plus présents, même si leur nombre est encore très faible par rapport à d’autres pays d’Asie du Sud-Est. La Birmanie accueillait en 2010 près de 300 000 touristes, contre 14 millions pour la Thaïlande.

La Ligue Nationale pour la Démocratie met néanmoins en garde contre le tourisme de masse. Ce dernier, si on n’y prend pas garde, profite aux dirigeants de l’Etat. Il est très difficile de savoir si l’argent que nous dépensons sera utile aux locaux, ou au pouvoir. Néanmoins, en voyageant de manière responsable nous avons tenté de privilégier toujours les établissements indépendants, familiaux, et d’éviter toute consommation rapportant directement à la junte.

Les birmans avec lesquels nous avons pu parler de politique sont très fiers de nous dire que leur pays s’améliore. Ils voient le futur de manière positive, certains que la démocratie et la liberté vont s’affirmer.

« Come back in a few years to see how beautiful and free our country has become ! »

10_IMG_6406La Birmanie : une invitation au voyage.

Camille TOULLEC _ Voyage janvier-février 2015

camille.toullec@gmail.com

Références :

Rudyard Kipling, Letters from the East, 1898

Somerset Maugham,  Un gentleman en Asie, 1930

Renaud Egreteau, Le pays des prétoriens – histoire de la Birmanie, Fayard, 2010.

Gaël Bordier et Tristan Mendès-France, Birmanie : la dictature de l’absurde, 2011

Myanmar – Guide Gallimard, 2014